Histoire, Napoléon
Ce qui est exact, c’est qu’il eut, à Brienne comme à Autun, des accès de nostalgie qui tournèrent tantôt à une profonde mélancolie, tantôt à une véritable exaspération. La froide et crayeuse Champagne ne rappelait guère à sa vive imagination les magnificences du sol et du climat de son île natale. Corse il était né, Corse il demeura. Comme nouveau et plus encore comme exotique, il fut en butte aux moqueries de ses camarades.
II prononçait son nom de baptême « Napollione » : les jeunes Français, parmi lesquels il était dépaysé, le surnommèrent « la paille au nez » dans cette plaisanterie innocente il vit une injure mortelle et se concentra en un farouche isolement.
Mais était-il qualifié de Français ?
« Ses maîtres de géographie faisaient de son île une dépendance de l’Italie, et ne parlaient d’elle qu’après avoir décrit la péninsule, après avoir énuméré successivement les États de la maison de Savoie et de la maison d’Autriche, les seigneuries de Gênes et de Venise, les duchés de Parme et de Modène, le grand-duché de Toscane, l’État de l’Église, le royaume de Naples, la Sicile, la Sardaigne. Les minimes enseignaient, après la conquête de 1769, que la Corse était non pas terre française, mais pays étranger »
(A. Chuquet)
Les minimes n’étaient pas les seuls : sur cette question qui nous paraît si claire, Necker demeure encore dans l’ambiguïté, en son traité De l’administration des finances (1784)
Napoléon n’apportait pas en principe, d’ailleurs, de sentiments antifrançais : lui et sa famille n’avaient reçu que des bienfaits du roi de France.
Napoléon avait surtout en horreur les tyrans mercantiles de son pays, les Génois.
Au mois de juin 1782, un Bastiais, Balathier de Bragelonne, fut admis à Brienne.
« Des malins imaginèrent, pour faire pièce à Napoléon, de lui présenter le nouveau venu comme un Génois. Au seul monde Génois, Napoléon, furieux, s’écrie en italien : Serais-tu de cette nation maudite? Et Balathier avait à peine eu le temps de répondre Si, signor, que l’Ajaccien le saisissait par les cheveux : on parvint à lui arracher sa victime, mais il fallut plus de quinze jours pour lui persuader que Balathier de Bragelonne était Bastiais »
(A. Chuquet)