Histoire, Napoléon
Jean-Abram Noverraz naît le 20 septembre 1790 à la Granges sur Riex, parmi les vignes de Lavaux (canton de Vaud, Suisse)
Il entre dans la Maison de l'Empereur en 1809 et obtient le poste de valet de pied du service personnel.
Ce fut le dernier Vaudois au service de Napoléon, qu’il suivit jusque sous le dais de son lit de mort.
Toujours assis sur le siège des voitures impériales, le 25 août 1814 à Orgon, sur la route pour l’île d’Elbe, on le vit sur le siège de La Dormeuse, cette berline où le monarque avait son lit, au milieu de la populace hostile, dégainer un pistolet pour sauver l’Empereur. Après la seconde Abdication, il accompagne l'Empereur dans son exil à l'île de Sainte-Hélène où il épouse Joséphine Brulé, femme de chambre des Montholon.
Bien plus tard, en rédigeant des Mémoires à la Violette, sa maison lausannoise du quartier de Sébeillon, il se rappela un mot de Napoléon à Sainte-Hélène, en mars 1820: «Mon bon ours d’Helvétie, tu as partagé avec moi mes meilleures années.»
Lorsqu’il décède, le 5 mai 1821, Napoléon laisse à son valet de chambre 150.000 francs pour qu’il n’ait plus à servir un autre maître. Le défunt lui avait confié mandat d’apporter une aide à ses enfants nés hors mariage. Et aussi de remettre au roi de Rome, son fils légitime, «trois selles à la française en velours cramoisi, trois brides garnies d’argent, trois martingales, quatre fusils de chasse». Noverraz n’ayant pu réaliser cette ultime mission par la faute des Autrichiens, ces reliques ont été remises à sa mort, en 1849, au Conseil d’Etat vaudois.
Il meurt le 12 janvier 1849 à Lausanne (Suisse). Le cimetière où il est enterré, sur les hauteurs de Lausanne, n'existe plus. La plaque en plomb de sa sépulture est conservée (et visible) au Musée cantonal d'Archéologie et d'Histoire de Lausanne.
Voici, à titre d'information une "Interview" de Jean-Abram Noverraz parue pour la première fois dans Le Magasin Pittoresque en 1840.
"Nous trouvant à Lausanne, on nous proposa de nous conduire chez Noverraz, l'ancien chasseur de Napoléon. Les grands hommes communiquent à tout ce qui les entoure quelque chose de l'intérêt qu'ils inspirent; et quoique Noverraz n'eût rempli auprès de l'empereur qu'un rôle subalterne, nous acceptâmes la proposition avec empressement. Nous étions curieux d'entendre juger d'en-bas le grand capitaine, et de le voir, pour ainsi dire, passer devant nous en robe de chambre. D'ailleurs le séjour de Sainte-Hélène, en rapprochant les distances, avait multiplié les rapports entre le maître et le serviteur; et ne dussions-nous retirer de notre visite qu'un fait, un seul, qu'une impression nouvelle, c'en était assez pour nous décider à la faire.Noverraz habitait alors, à quelques distance de Lausanne, une petite maison de campagne qu'il avait baptisée La Violette, nom politico-cabalistique sous lequel le peuple vaudois désignait l'empereur, ou, comme il disait encore, le Qui tu sais. Noverraz, qui est Vaudois, s'était retiré là à son retour de Sainte-Hélène. Il y vivait avec une ancienne femme de chambre de la comtesse de Montholon qu'il avait épousée. Nous trouvâmes un homme grand, de bonne tournure, et qui nous parut pousser jusqu'à la recherche la propreté helvétique. L'entretien fut bientôt engagé; et afin d'éviter les dit-il, les répondit-il, nous allons rapporter de suite et sans interruption les divers détails que nous recueillîmes de la bouche du chasseur, dans l'ordre ou plutôt dans le désordre de la conversation. Il va sans dire que nous ne garantissons rien; simple chroniqueur, nous répétons avec une fidélité scrupuleuse ce que nous avons entendu, nous abstenant de tout commentaire, et renvoyant à Noverraz la responsabilité de ses jugements et de ses impressions. Laissons-le parler lui-même. "J'entrai au service de l'empereur quelques années avant la première abdication. Ce fut à cette époque que le Mameluk [Roustan] le quitta; c'est moi qui le remplaçai, et, depuis, j'approchai tous les jours de sa personne. Je le suivis à l'Île d'Elbe. Là, comme vous savez, il était souverain, et si libre de ses actions, qu'il semblait n'avoir été relégué dans cette Ile que pour en sortir. Cette idée vint à chacun de nous, et faisait le fond de nos conversations quotidiennes. Enfin ce que nous avions prévu arriva: l'empereur abandonna son île; je partis avec lui, et accompagnai jusqu'à Paris sa marche triomphante. Trois mois plus tard, j'étais auprès de lui à Waterloo. On a dit que, dans cette action mémorable, il s'était tenu éloigné du champ de bataille. C'est un mensonge; je ne l'ai pas quitté de la journée, et je puis vous affirmer que dans aucune circonstance il ne s'était aussi peu ménagé. Il semblait se jouer du danger, en demeurant en observation sur une hauteur où les Anglais le voyaient parfaitement; et où il servit de but à leurs batteries. Les balles sifflaient à nos oreilles, et les boulets pleuvaient tout près de nous; un aide-de-camp fut même tué d'un coup de canon à une fort petite distance de l'empereur. L'empereur était à cheval, et non pas en voiture, comme on l'a dit encore. Il était tellement sûr du succès, que l'idée d'un revers ne l'avait pas même abordé. Son calme était admirable; et lorsqu'on vint lui annoncer que l'armée commençait à plier, il n'en voulut rien croire, tant sa sécurité était profonde; il entra dans une colère terrible contre les maréchaux: " On n'a pas exécuté mes ordres! " répéta-t-il à plusieurs reprises. Alors il se mit à la tête de la garde, et la fit avancer.Quand la défaite fut déclarée, l'empereur, moi toujours auprès de lui, reprit la route de Paris avec son état-major. Jamais spectacle plus horrible que cette déroute! Nos soldats fuyaient dans un affreux désordre, et comme frappés d'une terreur panique; ils couraient pêle-mêle avec égarement, sans que rien fût capable de les arrêter. Je me jetai moi-même au travers du chemin, je leur criai, en leur montrant l'empereur, de se rallier autour de lui pour protéger sa retraite; mais ils me regardaient d'un air stupide , et fuyaient encore plus vite. Je crois à la trahison comme à mon existence; personne parmi nous n'en doutait. Voici un fait peu connu, qui nous donna fort à réfléchir. En entrant à Charleroi, nous tombâmes au milieu d'un encombrement de chariots jetés au travers des rues et de la route pour embarrasser notre fuite; et en sortant de la ville, chose encore plus extraordinaire, nous fûmes assaillis par un escadron de cavalerie. Ce ne pouvait être que des Français; car l'ennemi était encore fort loin derrière nous. Nous sortimes pourtant de ce guet-apens, et continuâmes notre route sains et saufs.Le lendemain, l'empereur arriva à Paris; mais il n'y resta pas, et partit de suite pour la Malmaison. Il n'y fut visité que par un très petit nombre de personnes; Caulaincourt fut un des plus assidus. *** voulait qu'on arrêtât l'empereur, et il s'offrit pour exécuter cette commission.L'empereur, après son abdication, se dirigea sur Rochefort. On lui avait assuré qu'il trouverait dans ce port deux frégates prêtes à le conduire en Amérique: c'était sans doute une nouvelle trahison; mais elle échoua parce qu'il s'embarqua pour l'Angleterre. Tout son entourage le conjura à genoux de rester en France; il s'y refusa constamment, et je fus moi-même témoin de plusieurs scènes fort animées. " Non, répondait-il à chaque fois; non, je ne veux point allumer la guerre civile! " Tout le monde sait de quelle manière perfide il fut embarqué à bord du Northumberland."Que s'y passa-t-il dans le premier moment ? C'est ce que je ne saurais vous dire. L'empereur eut une conversation violente avec les deux commissaires anglais: mais ils étaient seuls; on entendait seulement sa voix haute et forte sans distinguer les paroles. Les généraux Lallemand et Gourgaud lui proposèrent de faire sauter le bâtiment, et, nous tous avec lui; mais il s'y opposa, en leur faisant observer que ce serait une mesure inutile. La suite de l'empereur se composait à bord de douze personnes. Il était entouré de grands égards; mais il causa et se montra excessivement peu; il ne montait presque jamais sur le pont, et paraissait toujours concentré et absorbé en lui-même. La traversée dura deux mois, pendant lesquels il lut et écrivit beaucoup.Dans les premiers temps de son séjour à Sainte-Hélène il recevait des visites; mais il ne reçut plus personne aussitôt que sir Hudson Lowe eut exigé que les visiteurs passassent par son contrôle, et que l'empereur n'admit que ceux avec lesquels on lui permettrait de communiquer. Dans les dernières années, il refusa de recevoir le gouverneur, et lui déclara positivement en ma présence qu'il aimerait mieux mourir que d'être soumis à l'horrible obligation de le voir. On n'a pas l'idée en Europe des procédés atroces de cet homme envers l'empereur; il était, à la lettre, auprès de lui, comme un bourreau attaché à la victime pour prolonger son agonie. Aussi la haine de l'empereur pour lui passait toute expression; elle était partagée par chacun de nous; nous le croyions capable de tout. Vous savez sans doute que pendant son séjour à Passy il fut soupçonné d'avoir essayé de faire assassiner le fils de Las Cases, et l'on prétend qu'un secrétaire de l'ambassade française à Constantinople le chercha long-temps dans cette ville avec l'intention de lui brùler la cervelle; mais il ne put le joindre.Lors de l'altercation de l'empereur avec le gouverneur, celui-ci lui déclara qu'il fallait que quatre personnes de sa suite partissent, et il ajouta: "Si elles ne sont pas désignées demain à six heures par le général Bonaparte, je les choisirai moi-même." Force fut bien à l'empereur de les indiquer. Le prétexte de cette cruauté était que sa dépense avait été fixée à huit mille livres sterling par an, et qu'elle s'élevait à vingt mille. C'était un mensonge infâme. Quant au départ de Las Cases, la cause en fut une imprudence inutile. Las Cases avait violé les réglements en écrivant en Europe; sa lettre avait été cousue dans l'habit d'un homme de l'île qui partait. Le messager fut dénoncé par son père qu'il avait mis dans la confidence, et condamné à cinq ans de galères. La lettre dont il était porteur ne contenait cependant rien d'important; elle était adressée à une dame à qui Las Cases mandait, entre autres choses indifférentes, qu'il manquait de linge.La bonne harmonie ne régnait pas toujours dans la maison. Madame B*** [Bertrand], qui n'avait suivi son mari qu'avec une extrême répugnance, le harcelait de plaintes ; elle alla jusqu'à reprocher un jour à l'empereur d'être la cause de son expatriation, et M.*** lui-même ne résistait pas toujours à l'influence de sa femme. L'empereur était profondément affligé de cette conduite , et il le leur fit sentir en plusieurs occasions; il était toujours occupé à mettre la paix entre les uns ou les autres.Il fut quatre ans entiers sans sortir; il écrivait énormément; ses papiers étaient entre les mains de M. Bertrand.J'avais construit une malle à double fond où ils avaient été déposés; mais on n'a pas gêné leur passage en Europe. Quant à nos personnes, on nous refusa des passeports en Angleterre, parce que notre route nous avait été tracée par Rotterdam. Comme Suisse, j'en obtins un sur-le-champ du consul helvétique.Je reviens à Sainte-Hélène. Nous nous relevions, Marchand et moi, pour veiller l'empereur toutes les nuits; ii aimait cette attention, et nous répétait souvent combien il y était sensible. Il ne parlait pas, mais il aimait qu'on lui parlât. Il n'était point devenu aussi gros qu'on l'a dit; on l'a représenté en caricature, et non tel qu'il était; son teint seulement était fort altéré par la maladie, mais sa taille n'était pas sensiblement changée. On a aussi singulièrement exagéré son irascibilité, sa violence; c'était un véritable père de famille pour ses alentours, et il nous disait souvent qu'il ne pourrait plus vivre si l'on nous arrachait à lui; quand il était irrité contre quelqu'un, il le lui témoignait par une froideur silencieuse. Ceux qui croyaient entrer dans ses bonnes grâces par des flatteries ou des déférences étaient d'ordinaire fort mal venus. Caulaincourt surtout lui plaisait; il estimait sa franchise et sa fermeté. Il n'aimait pas qu'on fût toujours de son avis. J'ai une excellente mémoire, il ne l'ignorait pas: s'élevait-il entre lui et ses maréchaux quelque discussion sur un fait dont j'avais eu connaissance, vite il m'appelait, et me faisait raconter comment la chose s'était passée; il s'en rapportait presque toujours à moi, car il savait que je disais la vérité sans égard pour personne, pas même pour lui; je lui ai cent fois soutenu mordicus des choses qu'il niait, et nié ce qu'il affirmait. Loin de s'en irriter ou de s'en offenser, il me laissait voir que cette indépendance ne lui déplaisait pas. Quant à l'ambition qu'on lui a tant reprochée, je lui ai entendu dire plusieurs fois: " Les Français ne m'ont pas compris. Ils m'ont accusé d'être ambitieux pour moi, et je ne l'étais que pour eux. Je voulais faire de la France ce qu'elle doit être, ce que sa position géographique commande qu'elle soit en Europe."Je n'étais point auprès de l'empereur au moment de sa mort; cette nuit-là ce n'était pas mon tour de le veiller. On me dit le lendemain qu'il avait eu peu de suite dans ses idées: il avait parlé de son fils qui était toujours présent à sa pensée, et de sa femme dont il ignorait la conduite; il demandait des nouvelles de Louis XVIII, du roi d'Angleterre, mais sans ordre et par mots entrecoupés. Il est mort fort tranquillement, les bras étendus le long du corps, le visage calme et recueilli. Nous avons tous accompagné son cercueil; ses funérailles ont été simples et touchantes.Si vous me demandez ce que je pense des ouvrages écrits sur Sainte-Hélène, je vous répondrai que le Mémorial de Las cases est en général véridique; mais les Mémoires du docteur sont absurdes. Il prétend avoir eu une grande influence sur l'esprit de l'empereur; il n'en avait aucune, l'empereur ne pouvait pas le souffrir. Il n'en a fait aucune mention dans son testament, tandis qu'il nous a laissé à tous des legs plus ou moins considérables ; le mien est de cent mille francs. Bertrand, exécuteur testamentaire de l'empereur, a prélevé sur tous les legs de quoi faire pareille somme au docteur ; comme il a fait cela de son plein gré et sans nous consulter, nous nous en sommes plaints, et nous aurions eu le droit de nous y opposer juridiquement. Noverraz nous fit lire les passages du testament de l'empereur qui le concernaient. Il nous montra ensuite divers objets qui lui avaient appartenu: deux pistolets dépareillés portés par lui dans plusieurs batailles, des boucles de ses cheveux coupées à différentes époques, et de sa barbe rasée après sa mort; Il avait aussi en dépôt un fusil de chasse de l'empereur et les harnais de son cheval, deux objets qu'il était chargé de remettre à son fils à l'époque de sa majorité.Chacun de nous, reprit le chasseur, avait été chargé par l'empereur d'une semblable commission, afin sans doute de nous faire reconnaître par le roi de Rome. -Vous lui parlerez de son père, nous disait-il quelquefois d'une voix émue; et toutes les fois que la pensée de son fils lui revenait, un attendrissement visible se peignait sur son visage.Ah ! monsieur, il faut a voir approché l'empereur comme je l'ai fait, l'avoir vu dans tous les détails de la vie comme je l'ai vu, pour savoir ce qu'il y avait de bonté dans son coeur; j'en appelle sans crainte d'être démenti à tous ceux qui ont eu accès auprès de lui. Il n'a jamais fait de la peine à qui que ce soit volontairement; et quand il lui arrivait d'affliger quelqu'un, il en était plus fâché que la personne même; on le voyait à son malaise, et dans ce cas-là nous savions tous que sa brusquerie n'était que de l'embarras, Si j'osais appliquer à un si grand homme une expression familière, je vous dirais qu'il était tout-à-fait bon enfant; aussi l'avons-nous tous profondément regretté. Quant à moi personnellement, j'ai gardé de lui un souvenir aussi tendre que respectueux. Il me traitait avec tant de bonté! Si vous saviez quel vide sa mort m'a laissé! Quoique mon retour en Europe m'ait ramené dans mon pays, au milieu des commodités de la vie, ma pensée est toujours à Sainte-Hélène, et la figure de l'empereur m'est présente à tous les instants de mon existence. Je lui fus dévoué de corps et d'âme pendant sa vie, et j'ai voué à sa mémoire un culte religieux."