Histoire, Napoléon
fils adoptif de l’Empereur et vice-roi d’Italie, naquit à Paris, le 3 septembre 1781, du général Alexandre de Beauharnais et de Joséphine Tascher de la Pagerie.
En 1794, après la mort de son père sur l’échafaud révolutionnaire, Joséphine étant en prison, ses deux enfants Eugène et Hortense avaient été livrés à des mains étrangères par les comités des sections ; une vieille gouvernante prit soin de la jeune Hortense; Eugène fut mis en service et en apprentissage chez un menuisier. Lorsque sa mère eut épousé le général Bonaparte, il entra dans la carrière militaire en qualité d’aide de camp de son beau-père ; mais avant de partir pour l’Italie, il compléta son éducation imparfaite. II fit partie de l’expédition d’Égypte et se trouva aux actions les plus meurtrières: à l’attaque de Suez, où il entra le premier, à la tête de l’avant-garde, le 8 novembre 1798, et mérita le grade de lieutenant.
De retour en France, il fut fait chef d’escadron sur le champ de bataille deMarengo. En 1802, il fut fait colonel; il devint général de brigade au commencement de 1804, et le jour anniversaire de Marengo, Napoléon, Empereur, donna à son beau-fils le titre de Prince français, et l’année suivante celui d’archichancelier d’État et de grand officier de la Légion d’honneur; il n’avait encore que 24 ans. Bientôt après, Eugène fut chargé, en qualité de vice-roi, de l’administration du royaume d’Italie (7 juin 180S). Il se tira avec honneur de cette tâche si difficile.
Après la campagne de 1805, il épousa la princesse Auguste Amélie de Bavière, et Napoléon l’investit du titre de Prince de Venise, le déclara son fils adoptif et l’héritier présomptif de la couronne d’Italie. En 1809, 100.000 Autrichiens attaquèrent l’Italie. Eugène perdit d’abord la bataille de Sacile, mais il prit sa revanche dans vingt combats brillants qui le conduisirent aux portes de Vienne, et cette marche glorieuse fut couronnée par la bataille de Raab, que Napoléon appelait une petite fille de Marengo.
Ce fut pendant la campagne de 1809 qu’Eugène commanda en chef pour la première fois. Parti de Milan le 5 avril, il alla à la rencontre de l’archiduc Jean, qui s’avançait sur l’isonzo avec des forces considérables, éprouva un échec sur la Piave qui ne le découragea pas. Aidé des généraux Macdonald, Baraguay d’Hilliers, Barbou, Grenier, Broussier, il repoussa bientôt l’ennemi, s’empara de Vicence et de Bassano, battit complètement l’archiduc à la bataille de la Piave, et s’empara de toutes les positions sur le revers des montagnes de la Carinthie.
Pendant qu’il poursuivait sa marche victorieuse vers les frontières de la Hongrie, il apprit que le général autrichien Jellachich cherchait à se réunir à l’archiduc Jean. Eugène l’attaque et l’oblige a mettre bas les armes avec la totalité des troupes qu’il commandait. Le succès de cette journée décisive lui permit d’opérer sa jonction avec la grande armée sur les hauteurs de Somering. On remarqua avec étonnement que le vice-roi, depuis le passage de la Piave jusqu’à Somering, fit aux ennemis un plus grand nombre de prisonniers qu’il n’avait de soldats sous les drapeaux. Quand Napoléon le revit, il le tint longtemps pressé sur son cœur, puis le présentant auxmaréchaux et à son état-major, il s’écria : « Ce n’est pas seulement le courage qui aurait amené ici Eugène ; il n’y a que le cœur qui puisse opérer de pareils prodiges ! »
Ce fut à l’occasion de cette marche d’Eugène, si remarquable sous le rapport stratégique, que l’Empereur adressa aux soldats du vice-roi ces paroles célèbres : « Soldats de l’armée d’Italie, vous avez glorieusement atteint le but que je vous avais marqué. Soyez les bienvenus ! Je suis content de vous. »
A l’époque de la répudiation de Joséphine, il vint à Paris, mandé par l’Empereur, et pria Napoléon de lui accorder une explication en présence de l’Impératrice. Dans cette circonstance, où Napoléon ne pouvait motiver sa résolution qu’en faisant valoir l’intérêt de la France, Joséphine sut se taire et se résigner ; mais, tremblant de voir l’avenir de son fils compromis, et portant ses yeux remplis de larmes sur Eugène, elle dit à l’Empereur : « Une fois séparés, mes enfants ne seront plus rien pour vous. Faites Eugène roi d’Italie, et votre politique, j’ose le croire, sera approuvée par toutes les puissances de l’Europe. » — Le prince dit alors vivement : « Ma bonne mère, qu’il ne soit nullement question de moi dans cette triste occurrence. Votre fils ne voudrait pas d’une couronne qui semblerait être le prix de yotre séparation. »
Napoléon, que la noblesse de ce discours émut profondément, tendit la main au vice-roi, la serra avec force et répondit avec gravité : « Je reconnais Eugène dans ces paroles ; il a raison de s’en rapporter à ma tendresse. » Après le divorce de sa mère, qui le navra, il voulut renoncer aux affaires, mais vaincu par les instances de Joséphine et de Napoléon lui-même, il sacrifia ses ressentiments personnels, mais dès lors refusa toute faveur nouvelle qui n’aurait été pour lui que le prix du divorce de sa mère.
On sait la part brillante qu’il prit à la campagne- et surtout à la retraite de Russie. Il commandait le 4e corps, qui fut entièrement détruit. A la tête de 12.000 hommes dénués de tout, attaqué tous les jours par les armées russes et prussiennes, tous les jours risquant d’être débordé, le prince arriva à Leipzig le 9 mars, et son armée, grossie pendant la marche, comptait alors 50.000 hommes, avec lesquels il put tenir la ligne de l’Elbe, menacée par 150.000 alliés. Cette campagne de 50 jours, depuis Posnau jusqu’à Leipzig, est peut-être l’épisode le plus étonnant de l’expédition de Russie, et tous les militaires s’accordent à le regarder comme un chef-d’œuvre de stratégie qui, seul, place le prince Eugène au rang des plus grands capitaines. "Nous avons tous commis des fautes, dit Napoléon, Eugène est le seul qui n’en ait pas fait". En 1813, le vice-roi dut retourner en Italie pour la défendre de l’invasion de 65.000 Autrichiens et de l’armée napolitaine commandée par Murat. Il paralysa leurs efforts pendant cette campagne, l’une des plus remarquables de l’histoire des guerres modernes.
Mais la gloire militaire d’Eugène le recommande moins que son héroïque dévouement à Napoléon. Les alliés lui offrirent la couronne d’Italie, il refusa et se retira en Bavière, auprès du roi son beau-père, qui le nomma prince d’Eichstadt, duc de Leuchtemberg et premier pair du royaume. Au retour de Napoléon, en 1815, il se trouvait à Vienne et ne prit aucune part à la guerre. Il avait été obligé, pour ne pas être arrêté, de s’engager sur parole à ne pas quitter la Bavière. Il mourut le 22 février 1824, frappé d’une attaque d’apoplexie, âgé de 44 ans ; il a laissé cinq enfants. L’aînée des filles est reine de Suède, la seconde est veuve de l’empereur don Pedro ; la dernière a épousé le prince de Hohenzollern. Son fils aîné, le prince Auguste de Leuchtemberg, mort fort jeune, avait épousé la reine de Portugal.
Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850, C. Mullié