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Histoire, Napoléon

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1er janvier 1807: 1ère rencontre de Napoléon et Marie Walewska

1ère rencontre de Napoléon et Marie Walewska

"...La version officielle des premières rencontres de Napoléon et de Marie, telle qu'elle a été accréditée par Frédéric Masson, est si connue qu'il est à peine besoin de la retracer.

 

Marie avait une amie d'origine juive et de moeurs légères, Mme Abramowicz, que ses intimes appelaient Elzunia.

 

Toutes deux avaient conçu le projet un peu fou d'entrevoir Napoléon à son passage au relais de Blonie, le dernier avant Varsovie.

 

Le matin du Ier janvier 1807 elles s'y font conduire et, mêlées à la foule, attendent, chaudement emmitouflées, l'arrivée de la berline impériale à la maison de poste.

 

La voici enfin. Pendant que l'on change les chevaux au milieu des vivats, Marie se fraie un passage, bouscule les soldats et parvient à Duroc qu'elle a vu descendre de voiture.

 

Elle le supplie de la laisser parler à son maître et devant l'insistance de cette jolie fille distinguée qui parle un français chantant, il se laisse fléchir : par la portière entr'ouverte un bref dialogue s'engage.

 

Marie haletante balbutie un compliment éperdu d'admiration, de gratitude et de voeux pour l'émancipation de la Pologne.

 

Napoléon surpris, ramasse un des bouquets que les paysans ont jetés à ses pieds, le lui offre et la remercie en formulant l'espoir de la revoir à Varsovie. La scène n'a duré qu'un instant et déjà la berline s'éloigne.

 

Marie, interdite, serre les fleurs dans un mouchoir de baptiste et regagne sa demeure, bien décidée à ne révéler à quiconque, même pas à son mari, cette escapade sans conséquence.

 

Pas un instant elle ne songe à revoir le grand homme aperçu dans la pénombre. Elle croit avoir accompli un geste patriotique, elle a exprimé le sentiment profond de son peuple et cela lui suffit.

 

Une quinzaine de jours s'écoulent et la vision s'estompe déjà dans son esprit lorsqu'un matin le prince Poniatowski s'annonce chez les Walewski.

 

C'est un personnage considérable, d'une bravoure légendaire, neveu du dernier roi de Pologne.

 

Napoléon l'a nommé ministre de la Guerre du gouvernement provisoire, constitué dès son arrivée pour expédier les affaires courantes.

 

Il vient en personne les convier au bal qu'il doit donner le lendemain à son palais de Pod Blacha en l'honneur de l'Empereur.

 

Au regard équivoque, à l'allusion pleine de sous-entendus que ce grand seigneur dépravé lui a lancée, Marie réalise qu'une visite aussi insolite n'a d'autre objet que de l'attirer dans un piège.

 

Poniatowski a beau insister et Walewski joindre ses exhortations aux siennes, elle refuse.

 

Le soir même, Mme Abramowicz vient avec une amie, Mme de Vauban, maîtresse du prince de longue date.

 

Elles sont mandatées par lui pour vaincre son entêtement et lui révèlent qu'elle est l'enjeu d'une petite conspiration.

 

Napoléon s'est enquis de l'inconnue rencontrée à Blonie. Il a fait donner l'ordre à la police de la retrouver à tout prix. Le gouvernement polonais s'en est vainement mêlé jusqu'au jour où Mme Abramowicz a raconté leur fugue à Mme de Vauban. Voilà pourquoi Poniatowski témoigne tant d'intérêt aux Walewski.Marie se défend pied à pied, mais les solliciteuses font valoir le seul argument susceptible de la fléchir : elle n'a pas le droit de refuser l'occasion inespérée de plaider elle-même la cause sacrée de la Pologne. Napoléon est inaccessible aux hommes d'État polonais. Elle, avec sa foi persuasive, peut l'intéresser – qui sait ? – le convaincre. On ne lui en demande pas plus, cette entrevue ne l'engage pas… Propos hypocrites certes : les rouées savent bien que l'enjeu est tout autre. Mais il importe aujourd'hui de ne pas effaroucher l'innocente. Après de longs débats elle consent, à une condition : arriver assez tard à ce bal pour échapper au supplice de la présentation.

 

Esther et Assuerus

 

Marie a revêtu sa robe la plus simple : de satin blanc sans broderies, tunique de gaze, diadème de feuillage, pas de bijoux. Dans la salle de bal elle va se tapir dans un coin entre deux inconnues. Poniatowski se glisse derrière elle et lui dit à voix basse : "L'Empereur désire ouvrir le bal avec vous. – Je ne danse pas". Il supplie, elle se bute. Le maréchal Malachowski intervient, elle l'éconduit. Duroc est chargé d'en prévenir l'Empereur. Les Polonais sont terrifiés.

 

L'air absent, Napoléon prend maintenant congé. Il parcourt les salons, gratifie quelques dames de banalités qui sonnent faux. Le voici devant Marie. Elle manque gauchement sa révérence et, pâle comme une morte, les yeux baissés, attend que la foudre tombe sur sa tête. Ce qu'il trouve à lui dire est d'une plate méchanceté : "Le blanc sur le blanc ne vas pas, Madame".

 

Et plus bas : "Ce n'est pas l'accueil auquel j'avais le droit de m'attendre après…". Il la fixe un instant et s'éloigne.Le lendemain matin, Elzunia entre dans la chambre de Marie et lui tend une lettre cachetée qu'elle déchire à grand-peine :"Je n'ai vu que vous, je n'ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer l'impatience deN."A la lettre est joint un gros bouquet de roses pâles entourant une seule rose rouge à laquelle est épinglée une carte d'invitation à dîner le soir même au palais Zamek avec ces mots griffonnés : "Pas de bijoux pour ce dîner.

 

Mais cette rose".Une telle désinvolture la blesse, la révolte. Elle s'insurge, elle pleure, elle se refuse à l'évidence. Non elle n'ira pas à ce dîner, la Pologne dût-elle en périr. Il faudra, pour l'obliger à céder, l'ingéniosité d'Elzunia, l'astuce de Mme de Vauban et surtout l'ordre formel, incompréhensible, de son mari. Mais elle ira sans la rose, tout aussi simplement vêtue et se fera attendre.À table elle est placée à côté de Duroc, en face de Napoléon.

 

Pendant le repas celui-ci, sans lui adresser la parole, ébauche à l'intention de Duroc des gestes expressifs que le fidèle ami traduit en langage clair à sa voisine : Pourquoi n'a-t-elle pas piqué la rose à son corsage ? A-t-elle reçu la lettre ? Pourquoi n'y avoir pas répondu ? Elle élude, se dérobe. Ce soir encore elle ne concédera pas le moindre encouragement. Visiblement Napoléon enrage, stupéfait d'une telle résistance.Elle rentre brisée, mais satisfaite d'elle-même. A son réveil elle trouve une seconde lettre :"Vous ai-je déplu, Madame? J'avais cependant le droit d'espérer le contraire.

 

Me suis-je trompé ? Votre empressement s'est ralenti tandis que le mien augmente. Vous m'ôtez le repos. Oh! Donnez un peu de joie, de bonheur, à un pauvre coeur tout prêt à vous adorer. Est-il si difficile d'envoyer une réponse ? Vous m'en devez deux".Dans la matinée une troisième missive est apportée par Constant. Encore plus pressante et chargeant Duroc de convenir d'un rendez-vous, elle s'achève par une sorte de chantage : "Votre patrie me sera plus chère quand vous aurez pitié de mon pauvre coeur".A la même heure le gouvernement polonais délibère gravement sur la manière de forcer sa réserve.

 

On admet qu'elle seule, dans les circonstances présentes, peut exercer une influence sur le sort de la Pologne. Elle doit sacrifier son honneur à la raison d'État. Il est décidé que le vice-chancelier Kollontaj, vénéré pour sa droiture et la rigueur de ses principes, tentera une démarche pressante auprès d'elle et que Poniatowski l'appuiera.Elle les reçoit, muette et crispée. Elle entend leur plaidoyer. Quand il passe les bornes, elle s'insurge, le ton s'élève. On la traite de mauvaise patriote, puis on se radoucit : elle sera leur ambassadrice extraordinaire, l'épouse polonaise de Napoléon… Dans un élan lyrique, Poniatowski va jusqu'à s'écrier : "Voilà notre future impératrice !…" Elle se tait. Alors Kollontaj tire de sa poche une lettre signée de tous ses collègues du gouvernement. Il en escompte un grand effet. Le passage essentiel qui s'appuie sur la Bible et sur la religion devrait porter sur cette âme pieuse :"… Croyez-vous qu'un sentiment d'amour ait poussé Esther à se donner à Assuérus ? L'effroi qu'il lui inspirait, au point de défaillir sous son regard, n'était-il pas la preuve que la tendresse n'avait aucune part à cette union ? Elle s'est sacrifiée pour sauver son peuple, et elle a eu la gloire de le sauver.

 

Puissions-nous en dire autant de vous, pour votre gloire et pour notre bonheur.Sachez, Madame, ce qu'a dit un homme célèbre, un saint et pieux ecclésiastique, Fénelon : "Les hommes, qui ont toute autorité en public, ne peuvent par leurs délibérations aucun bien effectif si les femmes ne les aident à l'exécuter". Ecoutez cette voix réunie à la nôtre afin de jouir du bonheur de vingt millions d'êtres".Marie ne refuse ni ne promet. Ces singuliers ambassadeurs sentent que sa volonté vacille, qu'elle est profondément ébranlée. Ils l'abandonnent à sa méditation. Heures dramatiques où, livrée à elle-même, elle se débat entre des solutions contradictoires. Opposer un refus catégorique aux avances de Napoléon, apaiserait sa conscience, mais quels remords si la Pologne doit en souffrir des représailles ? Se livrer ? Quelle humiliation, quelle honte ! Elle n'oserait jamais revoir son mari ni ses amis, et comment Dieu la jugerait-elle ?… Fuir ?

 

Peut-être, mais on l'arrêtera et elle subira le même sort…Un léger bruit la fait sursauter. Duroc a soudoyé les domestiques, il a forcé sa porte et l'invite à le suivre. Elle ne proteste pas.Napoléon a voulu que leur premier tête-à-tête ait lieu dans son cabinet de travail pour ne pas l'effrayer. Des rafraîchissements sont préparés, il les lui présente avec grâce. D'entrée de jeu, Marie se lance à corps perdu dans une tirade politique. Elle est venue lui parler au nom du gouvernement provisoire : elle le supplie de l'écouter puisqu'elle est la seule voix qu'il daigne entendre. Tandis qu'elle esquisse cette pauvre parade, il sourit et s'approche, veut la prendre dans ses bras, la tutoie, la submerge de propos brûlants. Elle se dégage et s'enfuit. Il la rappelle à l'ordre, sèchement. Et redevenu correct, distant, amical, il s'efforce de l'attendrir en évoquant son ménage sans enfants, sa famille qui ne le comprend pas, sa solitude morale. Il la questionne sur les siens, lui laisse entendre que son mari ne s'oppose pas à l'adultère qu'elle va commettre, qu'elle sera la femme de sa vie.

 

Il parle longuement, avec une douceur, une force de persuasion infiniment redoutables. Et lorsqu'il la congédie après l'avoir embrassée sur le front et lui avoir fait promettre de venir dîner le lendemain, elle a le sentiment de remporter une victoire et de le dominer.Comme elle le connaît mal !… Sa lettre habituelle du matin, aussi tendre que les précédentes, est assortie cette fois d'une magnifique broche en diamants. Elle la rejette avec colère. Ainsi pense-t-elle, il veut m'acheter ? Suprême affront que cette femme fière et désintéressée ne saurait supporter. Sa résolution est prise, elle se sauvera. Une lettre d'adieu à son mari et le soir venu, une valise à la main, elle s'enfonce dans la ville, vers le ghetto où elle espère trouver, à prix d'or, le moyen de gagner un port de la Baltique.

 

On lui oppose un refus poli mais formel, le risque à courir serait trop grand. Alors, désemparée, elle se dirige vers le palais Zamek et par l'escalier dérobé de la veille se fait conduire au cabinet de l'Empereur.Il est furieux. Duroc ne l'a pas trouvée chez elle, on a battu la ville à sa recherche et maintenant elle se permet d'arriver avec deux heures de retard !…Elle tente de s'expliquer. L'envoi de la broche l'a ulcérée, elle ne voulait plus le revoir… Ces propos malheureux ont le don d'exaspérer Napoléon. Il l'insulte, brise une montre et se répand en invectives contre les Polonais. Saisissant un dossier il invoque le témoignage de Talleyrand : "Pas une goutte de sang français en échange de toute la Pologne !" Et celui de Lannes : "Les Polonais sont tremblants sous le joug de leurs maîtres, ils sont toujours légers, divisés, anarchiques, vouloir les reconstituer en corps de nation serait épuiser inutilement le sang de la France pour une oeuvre sans solidité et sans durée".Sous cette avalanche d'outrages, Marie défaille.

 

Quand elle reprend connaissance, elle réalise que Napoléon a profité de son évanouissement pour abuser d'elle.Telle est la thèse dont les papiers de Marie Walewska ont assuré la consécration. Aux sceptiques on pourrait répondre qu'elle était mieux placée que quiconque pour donner sa version des faits. Mais certains témoignages et certaines invraisemblances laissent penser que la réalité fut sans doute moins romanesque.Selon ses Mémoires, la comtesse Potoçka était présente au fameux bal où Marie refusa de danser avec Napoléon (cela est confirmé par une note de l'intéressée, citée par le comte d'Ornano). L'Empereur vint s'asseoir entre Marie et Mme Potoçka, causa quelques minutes avec cette dernière et lui demanda qui était sa voisine. Se tournant alors vers Marie, il l'invita à une contredanse, après quoi il lui serra la main, "ce qui, disait-on, équivalait à un rendez-vous".

 

Poniatowski donnera à la comtesse de Kielmannsegge une version identique :"Au bal donné par la ville en son honneur, l'Empereur la remarque et, sans lui dire un mot, danse avec elle. Le lendemain et les jours suivants Duroc l'invite chez l'Empereur".Qui donnait ce bal ? Mme Potoçka répond : Talleyrand, et précise pourquoi il avait ménagé cette première entrevue :"Napoléon ayant manifesté le désir de compter une Polonaise au nombre de ses conquêtes, elle fut choisie telle qu'il la fallait, délicieuse de figurer et nulle d'esprit".A Sainte-Hélène Napoléon confirmera ce patronage à Gourgaud :"C'est M. de Talleyrand qui m'a procuré Mme Walewska, elle ne s'est pas défendue."On remarquera qu'aucun de ces témoignages concordants ne fait allusion au relais de poste ni à la recherche de l'inconnue.

 

Napoléon aurait connu Marie chez Talleyrand, à l'initiative de ce dernier, et aurait dansé avec elle. Les rencontres suivantes, mentionnées par Poniatowski, concordent en revanche avec le récit prêté à Marie.Reste à discuter la phrase énigmatique de Napoléon : "Elle ne s'est pas défendue".En effet le viol paraît peu plausible. Marie savait à quoi s'en tenir lorsqu'elle est venue la seconde fois au palais Zamek. Puisqu'elle était prête au sacrifice, pourquoi eût-il été nécessaire de l'y contraindre ?… Ce procédé constituerait d'ailleurs un exemple unique dans la carrière de Napoléon et psychologiquement on imagine mal une femme aimant par la suite l'homme qui l'a ainsi traitée.Elle s'est défendue, certes, mais avant de se rendre. L'impatience déçue des lettres de Napoléon témoigne d'une certaine résistance.

 

Plus encore le message rusé du gouvernement provisoire.On objectera que cette résistance fut brève. Selon Garros, le bal eut lieu le 18 janvier et Napoléon a quitté Varsovie le 29 : onze jours pour conquérir et ébaucher une vie commune que personne ne conteste, c'est peu il est vrai, mais quelle honnête femme eût échappé à l'implacable conjuration d'une volonté toute-puissante et de la raison d'Etat… ?"

 

Extrait de WALEWSKA, MARIE, COMTESSE, (1786-1817), MAÎTRESSE DE NAPOLÉON, Guy Godlewski, Revue du Souvenir Napoléonien, N° 358

 

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