Histoire, Napoléon
Extrait de "Les attentats contre Napoléon", Jean TULARD, Revue du Souvenir Napoléonien N. 391
“…La célèbre conspiration des poignards fut quant à elle montée par un agent provocateur. Il est certain que quelques excités : Aréna, frère du Barthélemy Aréna qui aurait levé un poignard sur Bonaparte, le 19 brumaire ; le sculpteur Ceracchi (11) ; le peintre Topino-Lebrun, élève de David et ancien juré du Tribunal révolutionnaire ; ainsi qu'un certain Diana, se réunissaient chez Demerville, un ami du fameux Barère. On y tenait des propos violents : on parlait d'abattre le Premier Consul pour restaurer la liberté et l'on suggérait que l'on trouverait des appuis auprès de Sieyès, Fouché et Bemadotte. Les conspirateurs ne dépassaient guère le stade des paroles et peut-être en seraient-ils restés à ce stade s'il s n'avaient fait entrer dans leur cercle un ancien chef de bataillon, Harel, qui s'empressa d'aller dénoncer l'affaire à Bourrienne, le secrétaire de Bonaparte. Il fut décidé de laisser le complot se développer et même de fournir des armes aux conjurés qui envisageaient, poussés par Harel, de poignarder le Premier Consul à l'Opéra. Le soir du 10 octobre 1800, dans la salle, les conjurés furent appréhendés facilement par la police au moment où ils se préparaient à passer à l'action sans savoir qu'ils avaient été dénoncés et surveillés de bout en bout. La provocation était évidente. On lit dans les Mémoires de Bouriienne : “Le complot de Ceracchi était une ombre ; il fut convenu d'exagérer le danger auquel il convenait au Premier Consul d'avoir été exposé, du moins en apparence”. La version de la police insiste toutefois sur la réalité de la conspiration, sans nier le rôle provocateur d'Harel : “Le Premier Consul ou le citoyen Bourrienne, son secrétaire, furent instruits vers le 14 ou le 15 vendémiaire de ce que savait Harel, qui, invité de suivre ce complot, aurait promis à Demerville de faire son possible pour lui procurer quatre hommes bien décidés pour assassiner le Premier Consul. Demerville lui aurait compté 262 francs pour acheter des armes. Le 18, Harel aurait acheté quatre paires de pistolets... Il a remis une paire à Demerville, une autre à un Romain et aussitôt après a reçu six poignards des mains de Demerville pour être distribués aux conjurés...”. Ces quatre conjurés, qui ont nom Blondel, Charmont, Spycket jeune et Langlois fils sont en réalité des agents de police, “mis à la disposition d'Harel pour simuler des conjurés et au besoin assister les vrais conspirateurs” pour mieux les arrêter en flagrant délit. Il y avait bien néanmoins conspiration, comme le reconnut Cerrachi. “Il a laissé entrevoir dans ses déclarations, dit le rapport de police, qu'il comptait sur deux actions ou sur deux mouvements qui arriveraient en même temps, l'un qui serait opéré sous la direction d'Harel qu'il croyait conspirateur sincère, l'autre par le moyen d'Aréna ou de quelqu'un autre qu'il avait cru chef d'un parti, lequel serait composé de militaires” (12).
(11) Elle est évoquée par G. Hue, Un complot de police sous le Consulat (1909).
(12) Arch. Préfecture de police Aa 270/43.
NB: Après l'attentat de la rue Saint-Nicaise, les membres de la « conspiration des poignards », présentée par le pouvoir comme un complot jacobin, sont jugés devant le tribunal criminel de la Seine. Quatre d'entre eux sont condamnés à mort le 19 nivôse an IX (9 janvier 1801), « à onze heures du soir, après trois jours de débat s», et exécutés le 30 janvier suivant, après rejet du pourvoi en cassation.