Histoire, Napoléon
"Dès sept heures du matin, la bataille était vigoureusement engagée sur tous les points.Nous étions d'abord postés immédiatement en avant de la garde, dont les plumets et les épaulettes semblaient d'un rouge de sang aux premières clartés de l'aurore. Nous étions évidemment très-près des endroits où le combat était le plus vif. Des boulets s'enfonçaient en terre devant nous ou passaient sur nos têtes. Le vent, qui nous soufflait fortement au visage, nous apportait tantôt le cri français en avant ! tantôt les hurrahs des Russes, mais, nous ne pouvions rien distinguer de la lutte. Bientôt nous vîmes paraître des blessés ; ils nous dirent que la redoute la plus voisine de nous venait d'être enlevée…
On nous fit faire une nouvelle halte dans un vallon, celui de la Séménowka. De ce poste nous ne pouvions rien voir, mais nous étions comme enveloppés par des feux de mousqueterie et d'artillerie. Nous avions rencontré en route de nombreux cadavres d'hommes et de chevaux ; maintenant nous touchions presque à l'endroit où la lutte était la plus acharnée. De nombreux blessés passaient près de nous, laissant le long de nos rangs des traces sanglantes…Vers deux heures, nous reçûmes l'ordre de continuer à marcher en avant. Nous franchîmes un ruisseau, sans doute la Séménowka, à une place qui semblait avoir été piétinée par un fort passage de cavalerie. Mais, tandis que nous gravissions un monticule de l'autre côté du ravin, soudain une véritable nuit de poussière nous enveloppa. En même temps, un effroyable cri, jaillissant de milliers de poitrines, couvrit le tonnerre de l'artillerie, dont les projectiles labouraient nos colonnes. Et quand cette poussière commença à se dissiper, nous vîmes que la grande redoute du centre venait d'être enlevée, et que la cavalerie française était déjà lancée au-delà, chargeant sans relâche les Russes qui, tout en se retirant, combattaient encore.
On nous fit masser en arrière de la redoute. Evidemment, nous avions été destinés à soutenir et, au besoin, à remplacer ces premiers assaillants. Ils avaient réussi, mais à quel prix ! La redoute et ses alentours offraient un spectacle qui dépassait les pires horreurs qu'on puisse rêver. Les abords, les fossés, l'intérieur de l'ouvrage avaient disparu sous une colline artificielle de morts et de mourants, d'une épaisseur moyenne de six à huit hommes, entassés les uns sur les autres. J'ai toujours présente la figure d'un officier d'état-major, homme d'un certain âge, couché en travers d'un des obusiers russes, avec une énorme blessure béante à la tête. Auguste de Caulaincourt, mortellement blessé, enveloppé dans un manteau de cuirassier marbré de larges taches rouges. Il y avait là, étendus pêle-mêle, des soldats d'infanterie et des cuirassiers aux uniformes blancs et bleus, des Saxons, des Westphaliens, des Polonais…. "
"...On nous fit bivouaquer à cette même place [une redoute], parmi les mourants et les morts. Nous n'avions ni eau, ni bois, mais on trouva du gruau, de l'eau-de-vie et d'autres provisions dans les gibernes des Russes. Avec des crosses de fusils et les débris de quelques fourgons, on parvint à allumer assez de feu pour confectionner des grillades de cheval, notre plat de résistance. Pour faire la soupe, il fallut redescendre puiser de l'eau à la Kolotscha. Mais voici ce qu'il y eut peut-être de plus horrible ! Autour de chaque lueur qui commençait à briller dans les ténèbres, les blessés, les agonisants furent bientôt plus nombreux que nous-mêmes. On les voyait de toutes parts, semblables à des spectres, se mouvoir dans la pénombre, se traîner, ramper, jusque dans l'orbe lumineuse du foyer. Les uns, affreusement mutilés, avaient usé dans cet effort suprême ce qui leur restait de forces : ils râlaient et expiraient, les yeux fixés sur la flamme dont ils avaient l'air encore d'implorer le secours ; les autres, ceux qui avaient conservé un souffle de vie, semblaient les ombres des morts ! Ils reçurent tous les soins possibles, non-seulement de nos braves médecins, mais des officiers et des soldats. Tous nos bivouacs étaient devenus des ambulances. "
"...Notre capitaine polonais raconte : "Un peu avant le jour, le canon se fit entendre de nouveau, mais à une grande distance. La matinée était claire, le froid piquant. Vers neuf heures, nous vîmes paraître l'Empereur. Il resta bien certainement trois quarts d'heure tout près de nous, les yeux fixés sur ce théâtre de carnage. Je le vis faire approcher un des officiers de sa suite et lui parler. Aussitôt cet officier entra dans la redoute avec des chasseurs qu'il disposa en carré, de manière à circonscrire un certain espace dans lequel on compta les morts. La même manœuvre fut répétée sur différents points, et je compris qu'on avait voulu, par cette sorte d'opération mathématique, se rendre compte approximativement du nombre des victimes. Pendant ce temps, la physionomie de l'Empereur demeura impassible, seulement il était très-pâle… "
" Souvenirs d'un officier polonais. Scènes de la vie militaire en Espagne et en Russie (1808-1812) ", Général de BRANDT, A la Librairie des Deux Empires, 2002.